
ommes-nous
à un tournant dans l'histoire du cinéma ? Le week-end des 10-11
novembre, deux films indiens de Bollywood ont battu chacun, en recettes
mondiales, la dernière production d'Hollywood,
Lions et agneaux,
et réussi du même coup à éjecter l'imbattable Ratatouille de la tête du
box-office. Selon Variety Asia, ces deux films indiens, Om Shanti Om et
Saawariya, ont engrangé, pour le premier, 19 millions de dollars de
recettes, et, pour le second, 15 millions, tandis que Lions et agneaux,
produit par Tom Cruise, passait péniblement la barre des 10 millions de
dollars.
Certes, la
sortie de ces deux films, le 8 novembre, coïncidait avec la grande fête
de Diwali, qui est à l'Inde ce que Thanksgiving est aux Américains et
Noël à l'Europe ; un moment propice, autrement dit, pour attirer
quelques millions du milliard d'Indiens dans le millier de salles qui
projetaient Om Shanti Om. Mais un détail mérite d'être relevé : sur les
19 millions de recettes réunis par le film, 5,5 millions ont été
réalisés sur des marchés extérieurs à l'Inde, dont plus de 2 millions
aux Etats-Unis d'Amérique. Et c'est à Londres, plutôt qu'à Bombay, que
Shah Rukh Khan, dont ni le surnom de
"King Khan" ni celui de
"Tom Cruise indien"
ne font justice à son statut de demi-dieu en Inde, a organisé la
première mondiale de cette oeuvre qu'il a produite et dont il tient le
rôle principal.
L'autre blockbuster de la saison, Saawariya, inspiré
des Nuits blanches de Dostoïevski, est le premier film en hindi financé
par un grand studio américain, Sony Pictures. "Bollywood se mondialise
et passe à l'ère des coproductions, c'est incontestablement une
nouvelle tendance", relève Rajinder Dudrah, professeur et spécialiste
de la sociologie de Bollywood à l'école des arts de l'université de
Manchester.
Deux semaines après sa sortie, Om Shanti Om continue
de faire un tabac dans les salles obscures d'Asie du Sud et en Asie
occidentale ("West Asia" : c'est comme ça que les Indiens appellent le
Moyen-Orient). Le film, qui ne dure que trois heures, est un film
sur... Bollywood. Shah Rukh Khan y joue le rôle d'un acteur de seconde
zone et de famille pauvre qui, dans le Bollywood épique des années
1970, tombe amoureux d'une grande actrice et meurt. L'actrice meurt
aussi. Heureusement, tous deux se réincarnent - sans quoi le film
serait réduit à une heure et demie -, et on les retrouve aujourd'hui
dans des fortunes différentes, mais toujours à Bollywood. Le triomphe
du bien et de l'amour sur le mal est célébré par une fête monumentale
où défilent pas moins de trente-cinq des plus grandes stars du cinéma
indien.
Signe des temps, l'un des personnages d'Om Shanti Om est un "NRI"
(Non Resident Indian), un Indien de l'étranger. En l'occurrence, c'est
un ancien producteur de Bollywood qui a réussi à Hollywood, mais que la
tentation de toucher le jackpot en produisant un film avec le
personnage principal, Om Kapoor, "OK" pour les intimes, fait
revenir au pays. La rencontre donne ce dialogue mémorable :
"Appelle-moi Mike, dit le NRI à OK. A Hollywood, tout le monde
m'appelle Mike." "Appelle-moi OK, lui réplique OK un peu plus tard. A
Bollywood, tout le monde m'appelle OK. OK ?"
Pour Uma Da Cunha,
rédacteur en chef de Film India Worldwide, une publication du patronat
indien, "en cette fin 2007, le cinéma indien ne s'est jamais senti
aussi confiant, aussi prêt à conquérir le monde... un peu comme
l'économie indienne". Sur le marché intérieur, il est porté par la
démographie et par l'explosion des salles multiplex et des cinémas
numériques, qui lui permettent d'atteindre les zones rurales. A
l'extérieur, il y a quelque 20 millions d'Indiens qui sont non
seulement des spectateurs potentiels mais aussi des vecteurs possibles
vers un public non indien. "Pour les troisièmes, voire quatrièmes
générations d'Indiens immigrés en Grande-Bretagne, observe Rajinder
Dudrah, Bollywood s'ajoute à d'autres sources culturelles. Il y a une
tendance à la fusion qui attire aussi d'autres publics."
Ces 20
millions d'Indiens de la diaspora, répartis dans 110 pays, New Delhi
les considère comme siens, au point d'avoir créé pour eux, en 2004, un
ministère, celui des "Indiens d'outremer". Il s'adresse à la
fois aux NRI, de nationalité indienne, et aux PIO ( Persons of Indian
Origin ), étrangers d'origine indienne. Le lien entre eux, explique le
ministère, est "l'indianité" ; ils représentent "une force économique, sociale et culturelle importante dans le monde".
Il
y a les immensément riches, qui font la couverture des grands magazines
internationaux, et puis il y a les pauvres, dont les bataillons
construisent les gratte-ciel toujours plus hauts des pays du golfe
Persique par 50 degrés à l'ombre et dont les mandats font vivre des
villages entiers en Inde. Lorsque le dollar baisse, cela fait moins de
roupies : à Dubaï, ils ont osé se mettre en grève.
Les PIO de
Malaisie, eux, ont osé manifester, pour la première fois, le 25
novembre 2007, à Kuala Lumpur. La manifestation était interdite, elle a
été réprimée : canons à eau, gaz lacrymogènes, arrestations. Ces
Malaisiens d'ethnie indienne, qui représentent 7 % de la population,
voulaient appuyer une plainte en justice, déposée à Londres, pour
demander réparation du préjudice subi par leurs ancêtres, emmenés de
force en Malaisie par les Britanniques, il y a cent cinquante ans, afin
de fournir de la main-d'oeuvre dans les plantations. Brandissant des
protraits de Gandi, ils voulaient aussi protester contre les
discriminations dont ils estiment être l'objet de la part de la
majorité malaise au pouvoir.
Post-scriptum. Grande nouveauté down under,
là-bas tout en bas, en Australie : le gouvernement formé jeudi 29
novembre par le nouveau premier ministre travailliste, Kevin Rudd,
quelques jours après son triomphe électoral sur les libéraux, comprend
plusieurs femmes, une ancienne rock star et une Asiatique. La numéro
deux du gouvernement, Julia Gillard, cumule les portefeuilles de
l'éducation (une priorité) et du travail.
L'environnement, une
autre priorité, occupe deux ministères : l'un, celui de l'environnement
et du patrimoine national, est dirigé par Peter Garrett, ex-chanteur du
groupe Midnight Oil (Beds are Burning), et l'autre, le ministère du
changement climatique et de l'eau, a été confié à Penny Wong, une
immigrée chinoise, ouvertement homosexuelle, née en Malaisie. C'est la
première fois que l'Australie se dote d'un ministre d'origine asiatique.
Courriel : lettredasie@lemonde.fr.
Article paru dans l'édition du 04.12.07.